Espagne : La Catalogne dit «oui» au terme d’une journée noire

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Photo: Raymond Roig Agence France-PresseÀ coups de matraques et de balles de caoutchouc, la police espagnole a tout fait pour tenter d’empêcher ce scrutin interdit par Madrid.

La Catalogne est-elle sur le point de déclarer son indépendance ? Les centaines de milliers de personnes qui scandaient « Nous avons voté » sur la place de la Catalogne à Barcelone, dimanche soir, en étaient convaincues. Mais c’est aussi ce qu’a semblé laisser entendre le président catalan au terme d’une journée historique marquée par des violences jamais vues depuis le retour de l’Espagne à la démocratie, en 1982. Dimanche soir, le pays semblait plongé dans une crise politique sans précédent.

Selon les résultats préliminaires, le gouvernement catalan assure que le scrutin, pourtant interdit par Madrid, aurait mobilisé plus de 2,2 millions d’électeurs sur un total de 5,2 millions. Parmi ces électeurs, 90 % auraient voté « oui » et 7,8 % « non ». Avec 400 bureaux de vote fermés, sur 2300, le porte-parole du gouvernement a reconnu que le vote avait connu d’« énormes difficultés ». 777 000 électeurs n’auraient pas pu voter. Mais, dit-il, « le vote est terminé et nous avons voté ». Avec pour résultat que la participation ne dépasse guère celle de la grande consultation informelle qui s’était tenue le 9 novembre 2014.

Pour le président de la Generalitat, « les Catalans ont gagné le droit d’avoir un État indépendant ». Avant même la divulgation des résultats finaux, Carles Puigdemont a précisé qu’il soumettrait dans quelques jours ces résultats au Parlement, comme le prévoit la loi catalane. La même loi prévoit aussi que le Parlement peut déclarer l’indépendance 48 heures après la publication des résultats définitifs, et avant l’ouverture d’une période de négociation. Le président en a appelé à la médiation de l’Union européenne pour mettre fin à la « violation des droits humains » d’un peuple « pacifique ».

La réponse de Madrid ne s’est pas fait attendre. « Il n’y a pas eu de référendum d’autodétermination en Catalogne ! » a tranché le président espagnol, Mariano Rajoy. Sans faire allusion aux violences qui ont rythmé la journée, il s’est contenté de dénoncer « le chantage d’une minorité contre toute la nation ». Le président rencontrera les partis d’opposition pour discuter de la crise ouverte dimanche.

Violences policières

En dépit des nombreux affrontements avec la police de Madrid, c’est avec une sorte de détermination tranquille que les Catalans se sont rendus aux urnes dimanche. L’Espagne n’avait pas connu de telles violences depuis longtemps. Plus de 800 personnes ont été reçues dans les hôpitaux. C’est surtout dans les grandes villes que la police nationale a perturbé le vote. Comme au collège Jaume Balmes et Ramon Llull, de Barcelone, où elle a saisi les urnes, blessant plusieurs dizaines de personnes au passage. De nombreux témoins évoquent l’utilisation de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogène.

“Les Catalans ont gagné le droit d’avoir un État indépendant”

Le président catalan, Carles Puigdemont

 

À plusieurs endroits, les policiers masqués ont cependant dû rebrousser chemin. À Sant Julia de Ramis, où a voté le président catalan, Carles Puigdemont, ils ont dû reculer devant la foule déterminée à voter. Même scénario à Gérone, où le député québécois de Verchères, Stéphane Bergeron, a été témoin d’une charge policière sur la place de la Constitution. « Les policiers ont finalement dû s’en aller lorsque tous les électeurs se sont spontanément massés devant le bureau de vote en levant les bras », dit-il. Douze policiers auraient aussi été blessés lors de ces interventions.

Même si elle avait été sommée par Madrid de réquisitionner les écoles, la police catalane (los Mossos d’Esquadra) s’est contentée de suivre le vote de loin. À plusieurs endroits, elle s’est même interposée pour défendre les électeurs contre les gardes civils espagnols. Les scènes de fraternisation avec la population ont été nombreuses.

On vote dans la joie

Malgré ces violences, dans une majorité de bureaux, le vote s’est déroulé normalement et même dans l’allégresse. À l’école Reina Violant, dans le quartier de Gracia de Barcelone, Artur et Petronilla sont venus faire le pied de grue dès 5 heures du matin, histoire de relayer ceux qui avaient passé la nuit dans l’école pour empêcher la police d’entrer. En cas d’intervention policière, les organisateurs donnaient la consigne aux électeurs de s’asseoir par terre et de ne pas bouger. « Et n’oubliez pas de dire aux policiers de faire la queue pour voter », ajoutait-on sous les rires de la foule.

Partout, avec un civisme exemplaire, on a fait voter les personnes âgées en premier ainsi que les jeunes qui sortaient avec leur matelas de camping après avoir passé une nuit blanche.

« Ça fait tellement de temps qu’on ignore les revendications des Catalans. Tout cela est le résultat de l’aveuglement de Madrid », disait Sarah, une jeune Française qui habite Barcelone depuis 15 ans et qui avait tenu à accompagner ses amis au bureau de vote.

Plus on s’éloignait de Barcelone et plus le vote semblait serein. À l’École des langues de Tarragone, une municipalité au sud de Barcelone pourtant divisée entre le « oui » et le « non », la queue était si longue que de nombreux électeurs ont décidé d’aller voter dans les villages alentour. Le vote se déroulait d’autant plus lentement que les coupures informatiques provoquées par Madrid rendaient la consultation des listes électorales difficiles.

Une « farce référendaire » ?

À Madrid, la vice-présidente du gouvernement, Soraya Sáenz de Santamaria, a défendu l’action des policiers nationaux et appelé à stopper cette « farce » référendaire « irresponsable ». Madrid dénonce un vote anarchique, sans identification précise des électeurs ni contrôle précis des listes électorales. Des affirmations niées par la Generalitat qui a confié la supervision du scrutin à un collège électoral composé de professionnels reconnus. Sans compter les nombreux observateurs internationaux.

La bataille ne se déroulait pas que devant les urnes. La Ligue professionnelle de football a choisi ce jour précis pour autoriser exceptionnellement le club de Las Palmas à porter les couleurs de l’Espagne dans le match qu’elle disputait dimanche contre Barcelone. Devant la protestation du Barça, qui soutient depuis longtemps le référendum, le match a finalement été disputé à huis clos.

À l’instar des élus québécois présents en Catalogne, de nombreux observateurs européens, dont le député néerlandais Mark Demesmaeker, ont dénoncé des « pratiques inacceptables » au sein de l’Union européenne. Les premiers ministres belge, Charles Michel, et écossais, Nicola Sturgeon, ont aussi fait connaître leurs inquiétudes face à ces violences. Selon Die Welt, la chancelière allemande, Angela Merkel, aurait téléphoné à Mariano Rajoy. On sait que Bruxelles a, pour l’instant, donné tout son soutien au président espagnol.

La tête de Rajoy ?

« Il n’est pas acceptable de lancer la police contre une population pacifique, sans défense, qui est sortie dans la rue pour voter et revendiquer ses droits et ses libertés », a dit la mairesse de Barcelone, Ada Colau, qui évoque un « état de siège ». Selon elle, le président Rajoy n’est pas à la hauteur des responsabilités qui lui incombent et doit démissionner. Devant un tel échec, le président espagnol doit partir, a aussi soutenu l’ancien président catalan Artur Mas. À Madrid, une manifestation d’un millier de personnes contre le référendum a tourné à la confusion lorsqu’un orateur a lui aussi réclamé la tête de Mariano Rajoy.

Comme pour Las Palmas, qui a perdu 0 à 3 dimanche contre Barcelone, la plupart des analystes catalans s’entendaient pour dire que cette journée référendaire n’avait pas été à la gloire de Madrid. La démocratie espagnole est « face à son plus grand défi » depuis la mort de Franco en 1975, a reconnu dans son édition de dimanche El País, le grand quotidien de Madrid. Pour le journaliste Ernesto Ekaizer, interviewé à la télévision catalane, Rajoy mène « une politique de radicalisation extrême » indifférente aux électeurs catalans puisqu’il n’est élu que par le reste de l’Espagne. En donnant « carte blanche » aux gardes civils, dit-il, il s’est pourtant « frappé à un mur ».

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